Ouganda: une star montante du rap milite pour un meilleur monde
(Denis Bosnic/JRS)

Ouganda: une star montante du rap milite pour un meilleur monde

Kampala, 14 juillet 2016 - Durant son adolescence, Alino rêvait de devenir un artiste hip-hop au Congo, où la musique est le pouls du pays. Cependant, comme pour de nombreux jeunes, la pression des exigences et expectatives familiales d'une carrière plus stable ont forcé Alino à mettre ses ambitions entre parenthèses au profit d'études en pétrochimie dans une prestigieuse université congolaise. Alino ne s'est jamais imaginé devenir une étoile montante du rap, et il n'aurait surtout pas imaginé que cela se produirait durant sa vie en exil à Kampala, en Ouganda.

«Mon père a décidé pour moi. Je n'aurais pas été dans ses bonnes grâces si je ne le faisais pas, donc j'étais obligé de le faire. Je voulais (étudier) la musique… Mais peu de personnes ici voient la musique comme une activité noble. Mon père me dit que si je désirais étudier de la musique, je ne faisais plus partie du foyer,» se remémore-t-il.

Rupture de la vie familiale. Dans l'ensemble, sa famille menait une bonne vie. Son père avait un emploi stable dans la Banque Centrale et était propriétaire de plusieurs terrains et logements. Alino et ses huit frères et sœurs étudiaient dans des écoles jésuites agréables et projetaient de poursuivre leurs études en Europe. Son enfance fut heureuse, mais en tant que jeune adulte, la guerre détruisit ce qu'il définit comme sa «vie de famille».

«Je souhaiterais pouvoir revenir à l'âge de huit, neuf, dix ans et tout revivre. Nous avions une belle famille mais la guerre chamboula beaucoup de choses, financièrement mais aussi en termes d'unité. Nous avons dû nous disperser à de nombreuses occasions, ce qui a fait que nous n'avons pas gardé de très bons liens, du moins de liens durables.»

Quand le conflit armé atteignit Bukavu, sa ville natale, la famille prit des directions divergentes pour leur sécurité.

«Nous marchâmes à pied pendant tant de kilomètres pour rejoindre le village de ma grand-mère. Nous avons marché un bon mois entier et ils tuaient des gens au hasard, donc si vous aviez une grande famille comme la nôtre il est nécessaire de se disperser - certains prenaient tel chemin, certains tel autre, ainsi au moins certains d'entre nous survivraient aux meurtres.» 

La voie de la fierté. Le chemin d'Alino le mena jusqu'à Kampala, principalement grâce à la bonté et au conseil d'inconnus. A son arrivée, il se retrouva sans-abri durant des semaines, passant ses nuits dans la rue ou dans des stations de police jusqu'à ce qu'il retrouve l'ami d'un ami qui l'hébergea un certain temps jusqu'à ce qu'on lui dise que l'accueil qu'on lui faisait atteignait ses limites. Aujourd'hui, il vit chez un ami proche de son père dans la maison familiale située dans le centre urbain.

Il lui reste encore à retrouver sa propre famille, mais a pu entretemps creuser son trou au sein de la communauté réfugiée, de nombreuses personnes le connaissant par son nom de scène 'Kizaza', et aussi comme étant l'homme qui a facilité la vie de milliers de personnes à Kampala en leur apprenant l'anglais.

«Je suis tellement fier du travail que je fais. J'en tire beaucoup de dignité… Je sens que j'apporte ma contribution à la communauté. Je n'avais pas ce sentiment à mon arrivée du Congo, j'avais plus le sentiment de bientôt finir à la poubelle, comme un déchet.»

Son découragement prit fin quand il apprit d'un ami que ses compétences impeccables en anglais, langue qu'il apprit en regardant des films nigérians en RDC, pouvaient venir en aide aux autres. Il commença à enseigner l'anglais avec le Service Jésuite des Réfugiés, où il travaille encore aujourd'hui.

«Je les responsabilise. Il arrive qu'après un certain temps, un ou deux ans après leur avoir donné cours, je vais en ville et retrouve des personnes qui ont maintenant leur propre entreprise. Ils m'interpellent et me disent, 'Si aujourd'hui je me trouve ici-même à vendre ces produits, c'est grâce à l'anglais que vous m'avez appris.' (Quand ils) expriment cette gratitude, c'est vraiment, vraiment formidable. Cela n'aide pas vraiment les gens à s'enrichir mais les aide à trouver leur équilibre dans la société.»

Nombre de ses élèves les plus jeunes, dit-il, sont entrés à l'université, tandis que les plus âgés ont leurs propres commerces et gagnent assez d'argent pour envoyer leurs enfants à l'école - une opportunité primordiale pour les réfugiés ayant perdu, à cause de la guerre, la chance de s'instruire et construire une meilleure vie.

Faire une percée. Le fait d'avoir fait l'expérience de tout perdre puis de refaire sa vie sert d'inspiration au rap qu'il compose et interprète dans toute la ville.

«C'est plutôt difficile de percer, mais je ne suis pas le type à me décourage parce que j'y crois et je veux juste me lancer. Je faisais de la musique hip hop avant même de savoir que j'allais être déplacé. En arrivant ici, avec les situations vécues, les choses que j'ai vues, tout ça m'a beaucoup nourri et donné beaucoup à dire, et je sens que j'ai un rôle à jouer.»

Il puise dans son expérience passée à surmonter la guerre et le déplacement pour composer sa musique sur les thèmes plus graves des enfants soldats, de la violence sexuelle faite aux femmes, de la destruction de villages et de la vie de réfugié.

«Les gens en ont assez de la façon dont sont traités ces sujets. Je sais que le hip hop est une forme employée pour faire passer de tels messages donc… Je veux faire cela de mon propre point de vue également.»

La musique pour le changement. Parvenir à surmonter la stigmatisation d'être un réfugié est la mission primordiale de sa musique, dit Alino. Il se rappelle de l'époque où il croyait aux mauvaises étiquettes collées aux réfugiés et désire voir le jour où les réfugiés, en plus d'être acceptés, ont le droit de s'épanouir.

«Autrefois je regardais les actualités, assis à la maison, voyant les guerres et les réfugiés se rendre en Angola et en Ethiopie. J'étais jeune… J'ai su à quoi ça ressemblait, beaucoup de personnes en mouvement, voyez-vous, ils sont mal habillés, portent des matelas, tout ce qu'ils peuvent prendre avec eux… Quand vous fuyez pour votre propre vie et voyez les camps où ils vivent, vous voyez le mode de vie de ces personnes, vous n'avez pas besoin de personne pour vous le dire, mais vous pensez juste 'Ces gens… Regardez comme ils sont sales…' Les gens pensent que les réfugiés viennent jusqu'ici pour profiter de la vie et prendre la nourriture des autres. Ils ignorent que ces personnes n'ont simplement pas eu d'autre choix et n'avaient aucune envie de venir en Ouganda… Cela semble injuste, et quiconque se mettrait à la place d'un réfugié comprendrait, je pense.»

Les conflits en Ethiopie et en Angola sont terminés depuis longtemps, mais les afflux de réfugiés se sont substantiellement accrus. Aujourd'hui, dit-il, il observe les flots de réfugiés de Syrie, d'Irak et d'ailleurs à la télévision, et craint le danger que ces stigmatisations soient non seulement encore présentes mais en plus influencent la politique internationale.

«Il y a tant de haine venant des gens qui ne comprennent pas le calvaire enduré par les réfugiés. J'ai vu à quel point certains pays ont commencé à changer leurs politiques, parce que les gens désirent un espace de sécurité et de liberté. J'ai vu des pays commencer à bâtir des centres de détention pour ces personnes. J'ai vu comment certains pays riches diffusent de la propagande qui décourage les gens en quête d'asile de venir dans ces pays.»

Alino a raison. Des nations du globe gardent les demandeurs d'asile en détentin, leur dénient leurs droits fondamentaux, érigent des murs aux frontières et financent des pays violant les droits de l'homme - comme la Turquie ou le Soudan - pour empêcher les migrants de trop progresser géographiquement dans leur quête d'asile.

Il se souvient d'une leçon très différente à l'école sur l'hospitalité occidentale, ou, pour reprendre ses mots, «ces pays qui nous ont colonisés, ces pays qui ont les moyens, ces pays qui maltraitent les réfugiés, ces pays nous ont appris l'accueil, ils nous ont appris que dans des situations d'urgence comme celle-ci, il faut ouvrir les frontières et leur offrir un endroit où rester. C'est ce que nous avons fait en Afrique, nous ouvrons nos frontières tout le temps, nous n'avons peut-être pas d'argent mais nous leur donnons un endroit où rester.»

En fait, l'Ouganda est réputée comme étant le pays le plus hospitalier du monde envers les réfugiés, gardant ses frontières constamment ouvertes, non seulement hébergeant 600 000 personnes mais en plus les encourageant à travailler et à étudier.

«D'autres pays se plaignent de ne pas pouvoir accueillir d'autres réfugiés. Dix mille réfugiés, c'est trop? Venez en Ouganda, l'Ouganda est un pays du Tiers-Monde mais combien de centaines de milliers de ces personnes se trouvent ici en Ouganda? Je veux que ce monde puisse être accueillant pour les réfugiés, qu'il les accepte, les réinstalle, leur donne accès à l'instruction et une vie. C'est une bonne chose à faire. C'est du bon sens.»

Pour l'instant, Alino profite au maximum des opportunités que lui permettent son séjour en Ouganda. Avec du recul, il considère que toutes ces expériences ont fait de lui une meilleure personne et qu'il deviendra un jour un célèbre musicien et un père bienveillant.

«Cela m'a façonné en tant qu'homme, et m'a bâti pour le mieux. Niveau mental, je me sens capable de tout. La vie en Ouganda m'a appris qu'on peut démarrer petit mais que les choses peuvent s'améliorer. L'avenir est radieux, il se doit d'être radieux. Nous avons traversé beaucoup de choses épouvantables et peut-être que pour une fois nous pouvons sourire à notre tour. Je crois en l'avenir parce que je travaille à en construire un grandiose.»

Angela Wells, responsable de la communication, JRS Afrique de l'Est

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